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Die Reichskristallnacht

La Nuit de Cristal


Il y a 70 ans dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, les nazis se livrent au plus gigantesque pogrom que l'Allemagne ait connu depuis le Moyen Age.
Cet événement qui se déroule en 12 heures seulement au même moment dans tout le Reich- Allemagne, Autriche et Sudètes- n'est pas une banale ni une traditionnelle échauffourée «punitive». C'est un moment décisif de la marche en avant des nazis vers l'éradication totale des Juifs.

Pour la première fois depuis l'arrivée d'Hitler au pouvoir, près de trois millions d'hommes de main, préparés de longue date par le pouvoir nazi, pourchassent, rouent de coups et assassinent les Juifs, hommes, femmes, vieillards et enfants compris avec zèle et une extrême violence. Ils pillent et détruisent entièrement les maisons individuelles, les appartements, les magasins, les locaux communautaires. Les synagogues et les oratoires sont incendiés et complètement rasés. Les objets du culte sont jetés dans les brasiers avec les livres des auteurs juifs.

À cette date, 500 000 Juifs vivent encore dans les différents territoires du Reich.

Le témoignage de Judith Wassermann

Judith Wassermann habitait Egelsbach, petite ville de la région de Darmstadt : «À deux heures du matin, depuis la rue, on entendit des cris et des vociférations. Puis, les bruits grandirent. Des criards s'engouffrèrent dans notre immeuble. On les entendit gravir les étages. Mon père, ma mère, ma petite sœur et moi étions glacés d'effroi. Nous savions qu'ils venaient pour nous. On frappa brutalement à notre porte. Tremblante, ma mère ouvrit. Une marée de jeunes gens, tous vêtus de l'uniforme de la Jeunesse Hitlérienne, submergea notre appartement. Ils commencèrent par insulter mon père : «Gros porc, fils de putain!» et le frappèrent, sans respect pour le professeur de mathématiques qu'il avait été jusqu'à sa révocation.
Ma mère tenta de s'interposer. Elle fut sauvagement jetée à terre et frappée à son tour. Ma sœur hurlait et pleurait. Un jeune blondinet lui administra une gifle magistrale. Elle saignait abondamment. Mes parents protestèrent et tentèrent de se relever. Ils reçurent de violents coups de bottes sur les côtes, le visage et entre les cuisses. Leur sang gicla et les aveugla. J'étais pétrifiée.
Pendant ce temps, les autres mettaient l'appartement à sac. Ils brisèrent les services des jours de fête, vidèrent tiroirs et bibliothèques et en jetèrent le contenu par les fenêtres ouvertes. Puis, ils détruisirent les meubles et lacérèrent les literies. Au bout de quelques secondes, je me ressaisis. Je reconnus en ces énergumènes des jeunes de mon quartier et de mon ancien lycée. Certains avaient osé me témoigner de la sympathie avant que je ne sois renvoyée parce que juive. Des garçons que j'avais connus si gentils, si agréables !
À présent leurs visages exprimaient la haine et leurs yeux étaient convulsés. Ils feignaient de ne pas nous reconnaître. À deux mètres à peine devant moi se tenait Hans, un voisin de notre immeuble. Les autres continuaient à frapper mes parents et ma sœur qui gisaient à terre. L'un des assaillants, Gunther, était venu avec un bidon d'essence. Mon père lui avait donné des cours à titre gracieux. Moi, je l'avais aidé plus d'une fois à faire ses devoirs. Il ricanait sans cesse en aspergeant les livres, les meubles et la maisonnée. Il s'apprêtait à frotter une allumette quand j'entendis la voix de Hans crier: Arrête ! Tu vas mettre le feu à la maison alors qu'il y a encore de bons citoyens allemands dans les autres étages !
Gunther lui obéit. Un autre hurla : Qu'on emmène toute cette vermine ! Hans dit calmement, en parlant de moi: Non, pas celle­là, je me la garde. On traîna sans ménagement mes parents et ma sœur et on les emmena, je ne sais où... L'appartement se vida. Mes nerfs se relâchèrent, je pleurai à chaudes larmes. Hans était toujours là.
Dès que tout redevint calme, il me fit signe de le suivre. Nous descendîmes l'escalier ensemble, sans qu'il me dise un mot. Au seuil de l'immeuble, il me laissa là, et il partit sans se retourner; sans même un au revoir. Je compris que je devais fuir, mais pour aller où ? Je n'avais pas le moindre pfennig!
La rue était vide. Les boutiques, dont je connaissais la plupart des propriétaires, étaient éventrées et pillées, leurs vitrines brisées. Des milliers d'objets jonchaient le sol. C'était la désolation la plus complète. Il n'y avait plus personne, ni amis, ni voisins. Tous avaient disparu. Non loin de chez nous, il y avait un petit oratoire ; il était en flammes... Je n'ai plus jamais eu de nouvelles de ma famille. Ma petite sœur avait 10 ans, moi à peine 16. J'avais un prénom typiquement allemand. Je n'ai plus voulu le porter. J'ai décidé de changer mon prénom en Judith».

Il peut paraître inconvenant de citer le témoignage d'un criminel de cette nuit-là, mais il est utile à la compréhension de la mentalité des bourreaux.

Kurt Grüber raconte : «Je suis né et j'ai grandi au cœur du quartier juif de Vienne, dans la Tandelmarktgasse, au coin de la Taborstrasse. Jusqu'à l'arrivée d'Hitler au pouvoir, nous nous fréquentions, Juifs et non Juifs, sans problèmes. Je ne voulais pas faire de politique. Je rêvais de devenir ingénieur en aéronautique. Mes parents votaient pour le Parti du Centre (catholique) et n'avaient pas une grande sympathie pour Hitler.
Dans les années qui précédèrent l'Anschluss, je fus gagné progressivement par les idées nazies que je fis miennes. Je finis par être convaincu du bien-fondé de la supériorité du sang et de la race germaniques et du caractère «nuisible» des Juifs pour le Reich et pour toute l'humanité. Je n'adressai plus la parole aux Juifs.
À partir de la réunification de nos deux pays, le 12 mars 1938, j'ai fait partie de toutes les expéditions punitives contre les communistes, les catholiques, les socio­démocrates, et surtout contre les Juifs. La haine était en moi. Je n'avais qu'une hâte: leur régler leur compte définitivement.
Dans la nuit du 9 au 10novembre 1938 à minuit, nos chefs nous réunirent et nous distribuèrent des gourdins, des pelles et des pioches.
Une heure après, nous avions ordre de nous en prendre à tout ce qui était juif, à commencer par les magasins et les synagogues.
La consigne essentielle était de rouer de coups et de tuer le maximum de Juifs, sans distinction de sexe ni d'âge.
Avec mes camarades, je me lançais à l'assaut de mon propre quartier, de mes voisins, des commerçants et de mes anciens amis.
Je ne voulais surtout pas qu'ils pensent que je pouvais avoir la moindre pitié pour eux. Je cognais fort, très fort. Mon poignet était contusionné et la main me brûlait. Plus le sang giclait, plus je tapais.
Lorsque l'ordre arriva de cesser l'attaque, j'étais dans un état second et mes camarades durent me ceinturer. Pour moi, le «travail» n'était pas terminé. Je demandai à mon chef si, étant du quartier, je ne pouvais pas continuer à le «nettoyer» avec quelques membres de mon groupe. Je ne reconnaissais plus rien.
Il y avait dans la rue des meubles, des vêtements, des tonnes de papier, une mer de verre brisé qui craquait sous nos bottes. J'étais chargé de ramener tous les Juifs qui se terraient encore.
J'allai tout droit aux cachettes qui avaient été celles de notre enfance. Je n'eus aucun mal à en trouver une bonne douzaine. Certains m'imploraient: Kurt, Kurt, que fais­-tu ? C'est nous ! Alors, je les assommai d'un coup de gourdin pour les faire taire. L'efficacité de «mon travail» me valut d'être promu chef d'une escouade. J'avais alors 15 ans... » (Extraits de témoignages recueillis par moi-même.)

On pourrait citer des centaines d'autres témoignages ; ils sont à peu près tous identiques dans les faits et leur perception par les victimes et leurs bourreaux.

Des rapports précis et accablants

Outre les témoignages privés, nous avons à notre disposition des rapports officiels établis par les observateurs étrangers, des journalistes, des employés des ambassades et des consulats et autres représentants du Corps Diplomatique.
Les Consulats furent assaillis de demandes de secours et transmirent leurs rapports à leur hiérarchie respective.
Prenons plus précisément deux exemples : celui du Consul Général Bell en poste à Cologne et celui du Consul Général Gainer en poste à Vienne (Autriche) s'adressant à Sir G. Ogilvie-Forbes, Consul Général britannique pour toute l’Allemagne représentant le Foreign Office.
«J'éprouve le besoin de vous présenter un rapport exact sur les récentes émeutes, les pillages et les destructions des entreprises et habitations juives et l'incendie des synagogues.
... Les ordres suivants furent donnés par Radio-Police le matin du 10 novembre 1938, à 0 h 45 du matin.
1. Ordre de faire incendier les synagogues et les oratoires à 4 heures du matin.
2. Ordre de commencer avec la destruction et le pillage des magasins et des maisons à l'intérieur de la ville.
3. Même ordre pour la banlieue à partir de 8 h du matin
4. Ordre de tout arrêter à 1 h de l'après­midi le 10 novembre 193 1938
... La police a distribué des haches, du matériel de cambriolage et des échelles à tous les jeunes S.A. nouvellement incorporés, auxquels s'étaient joints une bande de voyous. La distribution des armes se faisait au quartier général de la police. Une liste de noms, et d'adresses de tous les magasins et appartements juifs leur a été fournie... La police avait des ordres stricts de rester neutre...
À Cologne, 17 magasins ont été jusqu'ici pillés de fond en comble... Ces actes ont été ordonnés par le Gouvernement de Berlin.
Un certain commissaire de police, qui intervint pour sauver un magasin du pillage, a été mis en congé et relevé de ses fonctions...»
Signé Sir Bell dans l'annexe 1 de son rapport no 7 en date du 12 novembre 1938.
«J'ai l'honneur... la journée du 10 courant a pris des proportions très alarmantes.
Le mouvement a été déclenché par la S.A., et la police avait reçu des instructions pour ne pas intervenir. Un très grand nombre de magasins et de maisons appartenant à des Juifs ou occupés par eux a été saccagé et de nombreuses arrestations ont eu lieu. Des synagogues ont été incendiées. 19 d'entre elles ont été complètement détruites par le feu. Une autre par une bombe...
La presse locale se réjouit ouvertement de ces manifestations et félicite le peuple.
Tous les magasins ont été forcés de fermer puis ont eu leurs vitrines brisées. Ils ont été souvent pillés... Tous les Juifs qui se trouvaient dans les rues ont été battus et on les empêcha d'aborder les ambassades et les consulats étrangers pour qu'ils ne puissent y trouver refuge.
Le correspondant du Times à Vienne a été arrêté et relâché à plusieurs reprises. Il a vu de ses propres yeux comment les Juifs avaient été maltraités et tellement terrifiés qu'ils étaient incapables de se rappeler leur nom...
Au matin, les manifestations ont cessé, mais les arrestations ont continué. Je suis assiégé de demandes de secours...
La nuit dernière, Vienne présentait un spectacle extraordinaire. Le feu faisait rage dans toute la ville. Les Juifs étaient poursuivis, battus le long des rues et injuriés.
J'ai des informations concernant les villes de Linz, de Salzbourg, Hallein et Gastein. Partout, ce n'étaient que destructions et pillages, des Juifs battus et des Juifs assassinés... »
Signé du Consul Général Gainer dans son annexe au rapport n° 6 en date du 11 novembre 1938.
Ces extraits sont tirés du Livre Blanc anglais n°2 (rapports établis par les consuls britanniques en poste en Allemagne concernant les traitements infligés à des nationaux allemands).
Avant de revenir sur les faits de cette nuit tragique, il conviendrait de situer l'événement dans le contexte général historique et idéologique.

Le crime au service d'une idéologie

Depuis la nomination d'Hitler à la Chancellerie du Reich, le 30 janvier 1933, les nazis cherchent l'opportunité de déclencher le massacre général des Juifs, mais il leur faut, au préalable, franchir des étapes.
L'objectif à court terme est de terroriser la population juive, de provoquer le plus grand nombre possible d'exils vers l'étranger et de s'approprier à bon compte des biens de toute nature. Cette étape s'avère difficile et longue à mettre en œuvre.
Les nazis décident donc de passer à une seconde étape : nettoyer le Reich de ses Juifs «Judenrein» et le libérer définitivement de tous ses Juifs «Judenfreï».
Ces objectifs ont été clairement définis à plusieurs reprises dans «Mein Kampf», écrit en prison par Hitler après le putsch manqué de Munich en 1923. Ce livre, avec ses théories raciales, est devenu «la Bible» de tous les nazis.
Dès 1933, une avalanche de lois et de décrets réduit les Juifs à l'état de parias, sans aucun droit, exclus de toute la vie publique, culturelle et économique.
Le summum de ces lois est atteint avec les lois dites de Nuremberg du 15 septembre 1935 : La loi «Reichsbludschutsgesetz » protège la pureté du sang germanique et la loi « Reichsbürgergesetz » établit les exigences pour être considéré comme citoyen du Reich. Les mariages mixtes sont interdits.
Sur le plan des dérives raciales pseudo-scientifiques, la loi impose la recherche des caractères physiques et génétiques des personnes pour qu'elles puissent prouver qu'elles ne sont pas juives.
Les Juifs sont déchus de leurs droits politiques et exclus de toute la vie publique.
Depuis 1933, en même temps que l'on fait la chasse aux opposants du régime, on poursuit les Juifs pour les interner dans des camps de concentration où ils sont soumis à des conditions de vie inhumaines plus dramatiques encore que celles que connaissent les internés non juifs.
Peu à peu, les Juifs sont pris dans une nasse qui se refermera sur eux et dont ils ne pourront sortir vivants.
Les nazis cherchent l’opportunité de déclencher une action d'envergure contre les Juifs pour «légitimer» leur projet d'éradication totale. À cette fin, il leur faut trouver un prétexte «exploitable».

Un acte désespéré inespéré

À Paris, le 7 novembre 1938, Herszel Grynszpan, 17 ans, abat à coup de revolver, Ernst von Rath, troisième attaché d'ambassade d'Allemagne, dans son bureau.
C'est le geste inespéré qu'attendaient les nazis pour provoquer, à travers tout le Reich, un gigantesque pogrom.
Selon ses défenseurs, Maître Moro­Giafferi, Maître Henri Torrès et Maître Frenckel, Grynszpan a commis cet acte pour venger ses parents. Ces derniers, Juifs polonais, étaient établis à Hanovre depuis 1911 après avoir fui la Pologne en raison du violent antisémitisme et de la crise économique qui y sévissaient en permanence.

L’expulsion des juifs polonais

Un décret du gouvernement allemand oblige tous les Juifs polonais, vivant sur le sol du Reich, à quitter au plus tôt le pays. Ils sont expulsés manu militari vers leur pays d'origine le 18 octobre 1938.
20 000 Juifs, parmi lesquels les parents d'Herszel Grynszpan, sont contraints de monter dans des camions et emmenés à la frontière germano-polonaise.
Ce jour-là les Juifs expulsés, surpris dans leur sommeil, sont roués de coups et agonis d'injures lors de leur arrestation. Pour empêcher qu'ils n'emportent aucune «richesse allemande» avec eux, les nazis ont pris soin, au préalable, d'interdire tout retrait d'argent en bloquant leurs comptes. Ils ne sont autorisés à emporter, ni bijoux personnels, ni objets de valeur, ni titres de propriété quand ils en avaient. Ils n'ont droit qu'à un seul et unique bagage par per­ sonne ne contenant que des vêtements.
Tous les Juifs ayant quitté la Pologne pour une raison ou pour une autre étaient devenus des apatrides. Le Colonel Beck, chef du gouvernement polonais, antisémite notoire, les avait déchus de leur nationalité polonaise. Il refusa de les accueillir.
Les nazis les parquèrent dans une caserne désaffectée à Zbaszyn, localité située en bordure du «no man's land» germano­polonais. Rapidement, la caserne devint un véritable camp de concentration où les Juifs expulsés vécurent dans des conditions épouvantables jusqu'à ce que la Pologne, sous la pression des puissances occidentales, les autorise à rentrer.
En raison de ces conditions inhumaines, Zindel Grynszpan, le père d'Herszel, décéda. Herszel reçut le 3 novembre une lettre de sa sœur Berta lui demandant de leur porter secours.

Le geste de Herszel Grynszpan

Apprenant le décès brutal de son père, Herszel décida donc de venger les siens. Il accomplit son acte et fut immédiatement arrêté et incarcéré en attendant d'être déféré devant une cour d'assises selon la loi française.
Plus tard, au début de l'Occupation de la France en 1940, les autorités de Vichy le livreront aux Allemands. On perd sa trace à la fin de la guerre. On suppose qu'il a été exécuté dans un camp en Allemagne.
Les hitlériens eux-mêmes, craignant que Herszel Grynszpan ne devienne un héros, symbole de la lutte anti-nazie, lancent immédiatement, par l'intermédiaire de la presse nationale allemande et de quelques titres à l'étranger, la thèse selon laquelle il aurait eu une liaison amoureuse avec Ernst von Rath auprès duquel il aurait sollicité l'obtention d'un visa pour sa famille. Ce dernier aurait catégoriquement refusé et Herszel Grynszpan se serait procuré une arme pour se venger.

Des variantes de cette thèse ont circulé.

Herszel aurait été évincé au bénéfice d'un autre homme. Et il aurait tué von Rath par dépit amoureux. D'après Maître Badinter, ce serait l'avocat de Grynszpan, Moro­Giafferi, qui aurait suggéré à l'inculpé de se faire passer pour un homosexuel et prétendre avoir tué von Rath par jalousie, la justice française étant plus clémente pour un crime passionnel que pour un crime politique.
Pour mieux comprendre la démarche d'Herszel Grynszpan, il faut savoir qu'à cette époque, nombreux étaient les Juifs qui passaient d'un pays à l'autre sans pouvoir se fixer, n'ayant ni papiers ni visas.
Or, Grynszpan avait déjà été expulsé deux fois de Belgique et était venu en France clandestinement. Retrouvé par la police française, il était sous le coup d'une nouvelle expulsion.
Il ne parlait que quelques mots de français et venait de se fâcher avec son oncle, sa seule attache familiale à Paris. Il était donc aux abois, ne pouvant ni retourner en Allemagne, ni se rendre en Pologne.
Le lendemain 7 novembre, il écrit à son oncle Abraham, le frère de son père : « ... Mon cœur saigne quand je pense à notre tragédie... Je dois exprimer ma révolte de telle sorte que le monde entier l'entende, et je compte le faire. Je vous supplie de me pardonner».
Le même jour, il se rend à la légation d'Allemagne, rue de Lille dans le 7e arrondissement de Paris et demande à rencontrer l'ambassadeur pour lui remettre un document important. Introduit chez von Rath, il tire sur lui.
Ce dernier meurt le 9 novembre 1938 à 17h30.

Les hordes hitlériennes en action

Goebbels et Hitler sont prévenus à 21 h. Ils sont alors à Munich, entourés de la plupart des hauts dignitaires du parti nazi et des anciens combattants, pour célébrer l'anniversaire de la tentative manquée du putsch de 1923.
Goebbels, Ministre de la Propagande du Reiçh, comprend tout l'intérêt qu'il peut tirer de ce qui aurait pu rester un banal fait divers. Voilà enfin venu le prétexte attendu ! D'autant plus attendu que depuis quelques semaines, les S.A. et les S.S. ont été mis en alerte, prêts à tout moment à partir, de jour comme de nuit, à l'assaut des Juifs.
Ce soir-là, Goebbels improvise un discours: «La juiverie internationale est responsable de ce crime monstrueux, non seulement à l'égard d'un serviteur du Reich mais surtout à l'égard du peuple allemand tout entier. La population allemande unanime exprime sa colère et réclame des sanctions immédiates contre les Juifs. Nous les avons suffisamment prévenus. Les Juifs vont recevoir la leçon qu'ils méritent! Cette colère gronde et se répand comme une traînée de poudre à travers tout le pays...».
Ce discours s'adresse également aux démocraties qui souhaiteraient éventuelle­ ment intervenir en faveur des Juifs.
Les Gauleiters, gouverneurs des régions, sont les premiers mobilisés. Ils reçoivent immédiatement, directement par la police et par la direction locale du Parti Nazi, des instructions utiles au déroulement de l'action générale.
Ils réunissent rapidement tous les chefs, de toutes les organisations nazies dépendant de leur autorité et s'activent à attiser, chez ces derniers, la haine antisémite afin de galvaniser leur auditoire et à 1'encourager à saccager, piller et tuer des Juifs sans état d'âme et sans aucune retenue.

La nuit tragique

Du 9 novembre à minuit au lendemain midi, plus de 1,5 million S.A. et S.S. en civil, des centaines de milliers de membres des Jeunesses Hitlériennes, des centaines de milliers de membres des organisations de masse nazies et quelques milliers de badauds, organisés en petites escouades, se ruent avec une violence inouïe sur les Juifs sans épargner ni vieillards, ni enfants. Chaque unité a reçu une «feuille de route» lui fixant des objectifs précis.
Les Juifs sont assassinés devant la population. Ils sont fusillés, pendus, massacrés à coup de crosses et de bottes, brûlés vifs, le crâne et les membres fracassés.
Pour la première fois, les nazis dépassent le stade des violences verbales et des meurtres individuels pour se livrer à des exactions publiques massives (bastonnades et meurtres). Ils violent des centaines de femmes, de jeunes filles ainsi que des fillettes. Ils frappent avec autant de violence les adultes et les enfants sans s'émouvoir un seul instant de leurs cris, de leurs pleurs et de leurs supplications. Le sang juif ruisselle dans toutes les rues et ruelles des villes et des villages du Reich. Partout les cadavres jonchent le sol.
Les agresseurs se lancent à 1'assaut des magasins, des entreprises, des locaux associatifs, des maisons individuelles, des cimetières, des synagogues, des objets de culte et autres biens visibles appartenant aux Juifs.

Les lieux de culte et autodafés

L'ordre était de détruire entièrement tous les lieux de culte juifs par le feu et par des engins de démolition afin qu'il n'en reste plus un debout. Les rouleaux de la Thora sont exhibés dans l'allégresse devant une horde de S.A., de S.S. et de membres des Jeunesses Hitlériennes.
Les assaillants, surexcités par la montée des flammes et par le sang qui coule, jettent les textes sacrés au feu. Les rabbins trouvés sur les lieux de culte ont systématiquement la barbe rasée puis sont molestés et battus à mort. Les rescapés sont immédiatement envoyés dans les camps de concentration.
Ancrés dans leur phobie antisémite et anti­-intellectuelle, les nazis ne cessent, depuis 1933, de s'adonner aux autodafés, pratique héritée de l'Inquisition, qui consiste à brûler les livres des auteurs juifs et principalement des textes sacrés juifs comme la Cabale ou le Talmud.
Cette nuit-là, devant les immeubles et les maisons, s'amoncellent des tonnes de livres auxquels les nazis mettent le feu, à la grande joie des badauds.

Destructions et pillages organisés

Le premier ordre inscrit sur la «feuille de route» distribuée à chaque escouade est de briser toutes les vitrines de tous les magasins juifs, pour récupérer ensuite les marchandises et procéder à la destruction complète de chaque lieu.
C'est également le cas de toute entreprise juive ayant pignon sur rue, des dépôts, des dispensaires, des locaux communautaires divers.
Les synagogues et les magasins jouxtant des lieux d'habitation et de travail occupés par des non Juifs sont volontairement épargnés afin de ne porter aucun préjudice à la population allemande.
Le lendemain et les jours suivants, des tonnes de verre brisé sont répandues dans les rues. En raison de ce spectacle, les nazis eux-mêmes baptisèrent cette nuit, avec beaucoup d'ironie et afin d'en atténuer l'impact «la Nuit de Cristal».
Or, les Allemands antinazis auraient préféré nommer cette opération, la «Reichspogromnacht» -la nuit du pogrom du Reich. Ce qui aurait mieux caractérisé ce pogrom à grande échelle et renvoyé au second plan les vitres brisées

Les bilans

Un bilan précis du nombre de victimes paraît encore aujourd'hui impossible à établir. Certains rapports ont disparu. Plus de 80 % des archives ont été pillées, brûlées et détruites. D'autres rapports ont été «récupérés» par les nazis en fuite et les Alliés.
Pendant longtemps, les historiens, tel le Britannique Martin Gilbert, ont retenu le chiffre de 91 morts pour tout le Reich (in «l'Atlas de la Shoah»).
Aujourd'hui, on avance le chiffre d'au moins 2 500 morts. Cette nouvelle évaluation prend en compte le nombre de suicides et de personnes exécutées sommairement dans les camps de concentration dans les jours et semaines qui suivirent la Nuit de Cristal.
Ces estimations paraissent très largement inférieures à la réalité, compte tenu de la multitude des lieux où se sont déroulés les événements, et des différents témoignages des victimes et des observateurs étrangers.
Rien que pour les seules villes de Berlin et de Vienne, si on ignore le nombre exact de morts, on sait que plus de 400 personnes se sont suicidées. On a dénombré également plus de 1000 blessés graves dont 600 ont été amputés d'un membre. Les archives administratives restantes suffiraient à démontrer l'ampleur du massacre.
A ces victimes, il faut également rajouter les milliers de vieillards morts chez eux dans le dénuement le plus complet après l'arrestation de leur famille.
En ce qui concerne le nombre de Juifs raflés, les estimations vont de 15 000 à 45 000. On cite le plus souvent le chiffre de 30 000. Ces personnes raflées ont été internées principalement dans les trois grands camps d'Allemagne. Près de 10 000 à Orianenbourg-Sachsenhausen, près de 11500 à Dachau, près de 10 000 à Buchenwald et le reste dans différents petits camps. Des centaines d'entre elles seront exécutées immédiatement après leur arrivée. Des milliers d'autres mourront, épuisées par le travail, les coups et la famine.
Environ 10 000 d'entre elles seront libérées dans un délai allant de deux semaines à trois mois. La plupart ont pris l'engagement de s'expatrier au plus tard dans les trois mois en abandonnant tous leurs biens.
Les autres connaîtrontKurt Grüber raconte : le sort de tous les déportés d'Europe et seront exterminées à Auschwitz.
Il y aurait eu entre 261 et 1400 synagogues et lieux de culte incendiés et complètement détruits.
La totalité des cimetières fut profanée, les stèles brisées, la terre entièrement retournée, laissant un champ de ruines d'où émergeaient les cercueils éventrés et les os remontés à la surface.
Selon les différentes sources, on a dé­ nombré entre 7 500 et 20 000 magasins saccagés et incendiés. Les maisons individuelles et appartements n'ont pas été épargnés.

Accusés de tapage nocturne

Les nazis ont le cynisme de condamner l'ensemble de la communauté juive à une amende d'un milliard de marks pour tapage nocturne.
Les Juifs doivent en outre abandonner à l'État les indemnités qu'ils devraient toucher des compagnies d'assurances pour les préjudices moraux, physiques et matériels.
Pour les seules vitrines détruites, le coût de leur remplacement est évalué à plusieurs millions de dollars, selon les bases de l'assurance internationale.
De plus, ils devront payer les frais de nettoyage et de remise en état de tous les lieux détruits et de ce qu'ils contenaient.

Les réactions immédiates à cet évènement

En Allemagne même.
Fin 1938, toute opposition est muselée. Les camps regorgent de personnes internées. Nul n'oserait se risquer à protester. D'autant moins que l'écrasante majorité du peuple allemand idolâtre Hitler.
Lors de la Nuit de Cristal, la population a affiché une indifférence coupable quand elle n'a pas directement participé elle­même aux exactions. Cette absence de réactions est avant tout interprétée par le pouvoir comme une adhésion à sa politique antisémite et un encouragement à aller plus loin encore.
À l'étranger.
Au lendemain de cette nuit, plus de cent protestations émanant des diplomates étrangers ont été adressées au Ministère des Affaires Étrangères à Berlin, puis transmises sans commentaires à la Chancellerie du Reich qui les a classées sans suite.
En Angleterre, Neuville Chamberlain, chef du gouvernement, qui vient de cosigner, le 30 septembre 1938, les accords de Munich avec son homologue français élève, sous la pression de 1'opinion publique, une timide protestation de principe.
Il n'y aura aucune suite. Le gouvernement britannique cherche avant tout à sauver la paix à n'importe quel prix et à préserver ses accords commerciaux avec l'Allemagne.
Les États-Unis rappellent temporairement leur ambassadeur le 14 novembre 1938. En fait, ils protestent principalement contre le décret qui évince les Juifs de l'économie allemande.
L'Union Soviétique reste silencieuse. Elle est à la recherche d'une stratégie d'alliance qui la conduira aux accords germano-soviétiques d'août 1939.
En France, le gouveKurt Grüber raconte :rnement, dirigé par Édouard Daladier, a non seulement les mains liées par les accords de Munich, mais il est également à la recherche d'un rapprochement avec l'Allemagne. Il ne souhaite en aucune façon intervenir. Il cherche à calmer l'opinion publique et notamment l'opinion juive.
Les parlementaires, pourtant issus des élections de 1936 (Front Populaire), ne réagissent pas davantage.
La majorité des dirigeants institutionnels de la communauté juive ne semble pas percevoir la gravité de la situation. Le Grand Rabbin de Paris, Julien Weil, déclare au journal Le Matin, le 19 novembre 1938, que «le sort de la communauté juive allemande est moins important que le maintien de la paix».
Quant à l'Univers Israélite, organe le plus proche du Consistoire, il écrit une lettre ouverte aux parents de von Rath. Il leur présente des excuses et les supplie de ne pas rendre responsable toute la communauté juive internationale du geste inconsidéré d'Herszel Grynszpan. (Cité par Jean-Pierre Allali et Haïm Musicant dans «Des hommes libres, histoires extraordinaires de l'histoire de la LICRA».)
À aucun moment, le journal ne fait état du caractère spécifiquement antisémite des événements qui ont eu lieu en Allemagne lors de la Nuit de Cristal.
La position d'une partie de l'immigration juive étrangère, exprimée dans le quotidien Parizer Haint (le Paris d'aujourd'hui) est de se démarquer complètement d'Herszel Grynszpan : «Nous n'avons rien à voir avec cette personne».
Il y a cependant une autre France, celle des défenseurs des droits de l'homme, celle des mouvements contre le fascisme, la xénophobie, le racisme et l'antisémitisme.
Dans les milieux progressistes de l'immigration juive étrangère récente, le tout nouveau quotidien en yiddish créé en 1934, La Naïe Presse (La Presse Nouvelle) exprime des protestations et appelle à multiplier des réunions dans tous les quartiers sensibles.
De son côté, la LICA (Ligue Internationale contre l'Antisémitisme), et son organe depuis 1932, Le Droit de vivre, dirigé par Bernard Lecache, protestent vigoureusement contre les événements d'Allemagne:
«Notre devoir est de venir au secours des six cent mille Juifs volés, spoliés, affamés, écrasés... notre devoir est de mettre en quarantaine une nation qui offense l'homme et souille le droit». La LICA est le seul mouvement à s'engager résolument dans la défense juridique d'Herszel Grynszpan, notamment en mettant ses avocats à sa disposition.
Une partie des populations de l'ensemble des pays démocratiques, touchées par le sort des victimes, n'hésitent pas à manifester leur entière solidarité.
De grandes manifestations ont lieu à travers le monde, plus particulièrement à New York, à l'instigation des organisations anti­ racistes comme l'Anti-Defamation League, à PariKurt Grüber raconte :s sous l'impulsion de la LICA et à Londres, qui rassemblent des centaines de milliers de personnes. Les manifestants exigent de leurs gouvernements le boycott de l'Allemagne et de ses produits et certains demandent même une intervention armée.

L’accueil des réfugiés

Après la Nuit de Cristal, les Juifs du Reich sont chaque jour de plus en plus nombreux à s'exiler. À l'image de ceux qui les avaient précédés depuis 1933, les nouveaux fugitifs venus en France sont très mal accueillis.
Le gouvernement français ouvre, à leur intention, par la loi Mandel du 18 novembre 1938, des camps dits d'accueil, qui deviendront par la suite des camps d'internement où seront parquées des familles entières, en tant qu'ennemies potentielles de la France.
Certes, la communauté juive a créé des structures d'accueil et d'aide. Mais elles sont loin de répondre aux besoins. Ce qui incitera nombre de réfugiés à quitter la France.
L'Angleterre accepte de recevoir plusieurs milliers d'enfants juifs allemands et autrichiens. Mais elle fait obstacle à l'entrée des adultes sur tous les territoires de la Couronne Britannique, craignant qu'ils ne rejoignent clandestinement la Palestine.
Le gouvernement américain, suite à la tragédie de la Nuit de Cristal, consent à accorder aux réfugiés juifs allemands près de 30 000 visas sur 150 000 demandes, lesquels font suite aux 70 000 visas déjà accordés depuis 1933.
Dans les quelques semaines qui suivirent la Nuit de Cristal, les réfugiés se virent fermer définitivement les portes de la plupart des pays à travers le monde. À l'exemple du «périple» du paquebot, le Saint­Louis, repoussé de partout et contraint de ramener ses passagers à Hambourg.

En conclusion,

Il n'est pas nécessaire de rappeler l'état exhaustif de l'ensemble des lois, actes, et décrets antijuifs depuis 1933 pour trou­ ver une des explications logiques à la Nuit de Cristal.
Les véritables raisons de cette nuit tragique, porte ouverte vers l'extermination totale des Juifs, résident dans la somme des graves concessions faites à Hitler par les démocraties depuis sa prise de pouvoir. Les violations, par l'Allemagne hitlérienne, des traités internationaux comme le traité de Versailles, se sont multipliées:
Réarmement de la rive gauche du Rhin, récupération de la Sarre et de la Rhénanie, restauration du service militaire obligatoire à un an puis à deux ans, création d'une armée de plusieurs millions d'hommes alors que celle-ci était limitée à 100 000, n'ont jamais fait l'objet de la moindre sanction de la part de la SDN (Société des Nations). Pas plus que la course à l'armement.
Aucune démocratie n'a jamais vraiment protesté ni entrepris la moindre action pour arrêter sa marche forcée vers la guerre et la réalisation de ses projets de génocide.
Sur le plan de la répression, aucun État n'a pris de sanctions contre la création des camps de concentration ni contre les lois spécifiquement antisémites comme celles de 1935.
Il ne vint à l'idée de personne de boycotter les Jeux Olympiques de Berlin en 1936, alors que l'on torturait, l'on tuait et que l'on réduisait à l'esclavage concentrationnaire des centaines de milliers de nationaux allemands.
Personne ne s'est opposé à la politique hitlérienne d'euthanasie qui, dès avant-guerre, permit de tuer des milliers et des milliers de handicapés physiques et mentaux.
La faiblesse des démocraties occidentales a abouti à la capitulation de Munich.
Le silence du Vatican et des différentes Églises chrétiennes sur tous ces crimes a lourdement pesé sur le sort des Juifs et a encouragé les bourreaux.
La recherche des alliances stratégiques pour une paix à n'importe quel prix et le développement des échanges économiques et commerciaux ne pouvaient aboutir qu'à une politique de compromis et de compromissions à l'égard de l'Allemagne hitlérienne. Compromissions qui iront jusqu'à la collaboration indirecte de certaines grandes firmes à travers le monde, à l'exemple d'IBM, ITT, Ugine Kuhlmann et bien d'autres encore.
La Nuit de Cristal renforça chez Hitler son sentiment d'une impunité assurée et lui permit d'envisager sans crainte la suite de ses projets d'extermination.
Bientôt, avec la seconde guerre mondiale, les victoires succédant aux victoires, les S.S. mettront progressivement au point des techniques de meurtre plus élaborées pour arriver à la mort industrielle que la Conférence de Wansee en janvier 1942 appellera par euphémisme «la solution finale de la question juive» et qui se traduira par l'extermination de 6 millions de Juifs en Europe.

David Douvette

 

La Lettre n°89 : Février-Mars 2016